{"id":1518,"date":"2026-01-01T05:42:18","date_gmt":"2026-01-01T04:42:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/?p=1518"},"modified":"2026-01-01T05:42:18","modified_gmt":"2026-01-01T04:42:18","slug":"en-guinee-lelection-presidentielle-la-desaffection-citoyenne-face-au-simulacre-electoral-guineen-quand-le-peuple-prefere-la-can-a-la-mascarade-du-pouvoir","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/2026\/01\/01\/en-guinee-lelection-presidentielle-la-desaffection-citoyenne-face-au-simulacre-electoral-guineen-quand-le-peuple-prefere-la-can-a-la-mascarade-du-pouvoir\/","title":{"rendered":"EN GUIN\u00c9E L&rsquo;\u00c9LECTION PR\u00c9SIDENTIELLE : LA D\u00c9SAFFECTION CITOYENNE FACE AU SIMULACRE ELECTORAL GUIN\u00c9EN : QUAND LE PEUPLE PR\u00c9F\u00c8RE LA CAN \u00c0 LA MASCARADE DU POUVOIR"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019abstention massive qui a caract\u00e9ris\u00e9 le r\u00e9cent scrutin guin\u00e9en constitue, au-del\u00e0 des chiffres officiels que le r\u00e9gime s\u2019\u00e9vertuera \u00e0 trafiquer, un d\u00e9saveu cinglant inflig\u00e9 par le peuple \u00e0 celui qui pr\u00e9tend incarner son destin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce rejet silencieux mais \u00e9loquent r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 que tous les millions de dollars investis dans la mobilisation, que toutes les prestations de Koffi Olomid\u00e9, Toofan, Oumou Sangar\u00e9, Souma\u00efla Kanout\u00e9, Habib Fatako et autres vedettes musicales mobilis\u00e9es, que toutes les gesticulations minist\u00e9rielles ne sauraient occulter : la l\u00e9gitimit\u00e9 ne se d\u00e9cr\u00e8te pas, elle se conquiert dans les c\u0153urs et les consciences. Comme le dit avec justesse le proverbe peul de Guin\u00e9e : \u00ab N\u2019jaama waawi yettude, kono yettaaki waawaa \u00bb \u2013 \u00ab Le chef peut commander, mais il ne peut forcer l\u2019ob\u00e9issance du c\u0153ur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019imposture d\u2019une mobilisation achet\u00e9e<br>Combien de millions de dollars ont-ils \u00e9t\u00e9 d\u00e9vers\u00e9s dans cette entreprise de fa\u00e7ade d\u00e9mocratique ? Des sommes colossales arrach\u00e9es aux maigres ressources d\u2019un \u00c9tat exsangue, d\u00e9tourn\u00e9es de leur vocation premi\u00e8re \u2013 servir le peuple \u2013 pour \u00eatre brad\u00e9es dans une op\u00e9ration de communication grotesque destin\u00e9e \u00e0 maquiller l\u2019\u00e9vidence : ce candidat qui ne devrait pas l\u2019\u00eatre s\u2019impose par la force des ba\u00efonnettes et le parjure \u00e9lev\u00e9 au rang de m\u00e9thode de gouvernance.<\/p>\n\n\n\n<p>La mobilisation de vedettes musicales internationales \u2013 de Koffi Olomid\u00e9 (ic\u00f4ne de la musique congolaise qui a fait danser Mamadi Doumbouya lors de la cl\u00f4ture de campagne \u00e0 Conakry avec sa chanson \u00ab Votons Doumbouya \u00bb), au groupe togolais Toofan (auteur de l\u2019hymne de campagne \u00ab GMD Presi \u00bb), en passant par la diva malienne Oumou Sangar\u00e9, l\u2019artiste malien Souma\u00efla Kanout\u00e9, l\u2019artiste guin\u00e9en Habib Fatako (dont le concert gratuit fut offert par le pr\u00e9sident Doumbouya), sans oublier les cr\u00e9ations musicales locales comme celle de Fat\u00f4 Diamatigui (\u00ab Pr\u00e9sident Mamadi Doumbouya \u00bb) et tant d\u2019autres artistes guin\u00e9ens et africains transform\u00e9s en faire-valoir d\u2019une mascarade \u2013, les distributions client\u00e9listes, les pressions administratives, les menaces voil\u00e9es : tout l\u2019arsenal de la manipulation a \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9. Et pourtant, le peuple guin\u00e9en, dans sa sagesse mill\u00e9naire, a oppos\u00e9 \u00e0 ce th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres la plus redoutable des r\u00e9ponses : l\u2019indiff\u00e9rence souveraine. Comme le dit le proverbe bambara : \u00ab Le tam-tam peut battre toute la nuit, mais si les danseurs ne viennent pas, c\u2019est le silence qui parle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette situation guin\u00e9enne rappelle \u00e9trangement le r\u00e9f\u00e9rendum constitutionnel de 2020 qui devait l\u00e9gitimer la modification de la Constitution permettant un troisi\u00e8me mandat pr\u00e9sidentiel. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, malgr\u00e9 les campagnes massives, malgr\u00e9 les pressions sur les fonctionnaires somm\u00e9s de faire acte de pr\u00e9sence dans les bureaux de vote, malgr\u00e9 la distribution d\u2019enveloppes dans les quartiers, la participation r\u00e9elle avait \u00e9t\u00e9 squelettique. Les images diffus\u00e9es par le pouvoir montraient des foules compactes dans quelques centres soigneusement s\u00e9lectionn\u00e9s, tandis que des centaines d\u2019autres bureaux demeuraient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vides.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019importation \u00e0 prix d\u2019or de ces c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s musicales \u2013 dont les cachets auraient pu financer la construction d\u2019une maternit\u00e9 ou l\u2019\u00e9quipement de plusieurs \u00e9coles \u2013 t\u00e9moigne du degr\u00e9 de d\u00e9sespoir d\u2019un r\u00e9gime qui croit pouvoir acheter l\u2019adh\u00e9sion populaire \u00e0 coups de d\u00e9cibels et de d\u00e9hanchements. Quelle tristesse de voir ces artistes, dont certains avaient autrefois chant\u00e9 la lutte pour la libert\u00e9 et la dignit\u00e9, se transformer en griots mercenaires d\u2019une dictature en qu\u00eate de l\u00e9gitimit\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le football surpasse la farce \u00e9lectorale<br>Qu\u2019il soit significatif que les Guin\u00e9ens aient massivement pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 suivre la Coupe d\u2019Afrique des Nations plut\u00f4t que de participer \u00e0 cette parodie de consultation populaire ! Ce choix n\u2019est nullement anodin : il traduit une hi\u00e9rarchisation spontan\u00e9e des priorit\u00e9s o\u00f9 l\u2019authentique \u2013 la passion collective pour le sport \u2013 l\u2019emporte sur l\u2019artificiel \u2013 la mise en sc\u00e8ne \u00e9lectorale vid\u00e9e de toute substance d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le football offre ce que le scrutin confisqu\u00e9 ne peut plus donner : l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 du r\u00e9sultat, l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances au coup d\u2019envoi, le respect des r\u00e8gles du jeu, la c\u00e9l\u00e9bration du m\u00e9rite. Autant de valeurs bafou\u00e9es dans un processus \u00e9lectoral dont l\u2019issue \u00e9tait \u00e9crite d\u2019avance, grav\u00e9e dans le marbre des arrangements autoritaires bien avant que le premier bulletin ne soit gliss\u00e9 dans l\u2019urne.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les centres de vote d\u00e9sert\u00e9s, dans ces espaces cens\u00e9s vibrer de l\u2019effervescence d\u00e9mocratique mais abandonn\u00e9s \u00e0 leur d\u00e9solante vacuit\u00e9, se lit en creux le verdict populaire : ce scrutin ne m\u00e9rite pas m\u00eame l\u2019effort du d\u00e9placement. \u00c0 Conakry, dans les quartiers populaires de Matam, de Hamdallaye, de Cosa, le constat fut partout identique : quelques assesseurs d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s, des agents de s\u00e9curit\u00e9 somnolents, et ce vide \u00e9loquent qui criait plus fort que tous les discours. Les rares votants \u00e9taient principalement des fonctionnaires contraints, identifiables \u00e0 leur malaise palpable, \u00e0 leur empressement \u00e0 quitter les lieux sit\u00f4t le bulletin d\u00e9pos\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 de l\u2019ambiance contre l\u2019exigence du travail<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle image d\u00e9solante que celle de ces ministres transform\u00e9s en animateurs de soir\u00e9es dansantes, sacrifiant la dignit\u00e9 de leurs fonctions sur l\u2019autel du divertissement politique ! Pendant que le pays suffoque sous le poids de ses d\u00e9fis \u2013 \u00e9conomie moribonde, services publics d\u00e9liquescents, justice instrumentalis\u00e9e, libert\u00e9s confisqu\u00e9es \u2013 ses dirigeants s\u2019adonnent \u00e0 des chor\u00e9graphies grotesques, substituant l\u2019agitation festive \u00e0 l\u2019action gouvernementale, le para\u00eetre au faire, le clinquant au substantiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette inversion des priorit\u00e9s n\u2019est pas fortuite : elle proc\u00e8de d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019infantilisation du d\u00e9bat politique, de r\u00e9duction de la chose publique \u00e0 un spectacle de vari\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les enjeux essentiels se dissolvent dans la futilit\u00e9 organis\u00e9e. Le philosophe Guy Debord avait proph\u00e9tis\u00e9 cette d\u00e9rive dans La Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle : \u00ab Dans le monde r\u00e9ellement renvers\u00e9, le vrai est un moment du faux. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les images de membres du gouvernement guin\u00e9en s\u2019\u00e9gosillant sur des estrades aux c\u00f4t\u00e9s de Koffi Olomid\u00e9, reproduisant maladroitement ses pas de danse, ont fait le tour des r\u00e9seaux sociaux, suscitant tant\u00f4t l\u2019hilarit\u00e9, tant\u00f4t l\u2019indignation. Pendant ce temps, les h\u00f4pitaux manquent de m\u00e9dicaments essentiels, les \u00e9coles publiques fonctionnent sans manuels scolaires, les routes se d\u00e9gradent faute d\u2019entretien, et les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 plongent des quartiers entiers dans l\u2019obscurit\u00e9 pendant des journ\u00e9es enti\u00e8res. Cette dissonance criante entre la gabegie festive et la d\u00e9tresse quotidienne du peuple creuse chaque jour davantage le foss\u00e9 entre gouvernants et gouvern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La taille, l\u2019argent et les armes : triptyque de l\u2019imposture<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui pr\u00e9tend diriger la Guin\u00e9e ne tire sa position ni du suffrage populaire authentique, ni de l\u2019adh\u00e9sion volontaire des citoyens, mais d\u2019un triptyque r\u00e9v\u00e9lateur de la nature de son pouvoir :<\/p>\n\n\n\n<p>La force des armes, d\u2019abord, qui impose le silence aux voix dissidentes, qui brise les vell\u00e9it\u00e9s de contestation, qui transforme la R\u00e9publique en caserne o\u00f9 l\u2019ordre du jour remplace l\u2019\u00c9tat de droit. L\u2019exemple du massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry demeure grav\u00e9 dans les m\u00e9moires : plus de 150 civils tu\u00e9s, des centaines de femmes viol\u00e9es, des milliers de bless\u00e9s \u2013 parce qu\u2019ils avaient os\u00e9 manifester pacifiquement contre le pouvoir militaire. Cette plaie b\u00e9ante dans la conscience nationale rappelle \u00e0 chacun le prix du sang que peut exiger la contestation.<\/p>\n\n\n\n<p>La puissance de l\u2019argent, ensuite, d\u00e9vers\u00e9 sans compter pour acheter les consciences, corrompre les m\u00e9diateurs, financer les simulacres \u2013 cet argent dont chaque franc aurait d\u00fb servir \u00e0 construire une \u00e9cole, un dispensaire, une route, mais qui s\u2019\u00e9vapore dans la fum\u00e9e des artifices \u00e9lectoraux. Les rapports d\u2019organisations comme Transparency International situent r\u00e9guli\u00e8rement la Guin\u00e9e parmi les pays les plus corrompus au monde. Les contrats miniers brad\u00e9s, les commissions occultes sur les march\u00e9s publics, les d\u00e9tournements syst\u00e9matiques des fonds destin\u00e9s au d\u00e9veloppement \u2013 tout cet argent qui aurait pu transformer le visage du pays se retrouve dans les poches d\u2019une oligarchie pr\u00e9datrice et dans le financement de ces carnavals \u00e9lectoraux.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019outrance de la mise en sc\u00e8ne, enfin, cette somptuosit\u00e9 ostentatoire, ces d\u00e9ploiements fastueux qui cherchent \u00e0 compenser par l\u2019emphase ce qui manque cruellement en l\u00e9gitimit\u00e9. Comme si la grandiloquence pouvait tenir lieu de grandeur, comme si le tape-\u00e0-l\u2019\u0153il pouvait masquer le vide abyssal. Les cort\u00e8ges pr\u00e9sidentiels qui paralysent la circulation pendant des heures, les inaugurations pompeuses de projets fant\u00f4mes, les c\u00e9r\u00e9monies d\u2019apparat o\u00f9 l\u2019on d\u00e9pense en une soir\u00e9e ce qui pourrait nourrir un village pendant un an \u2013 autant de manifestations de cette \u00ab politique du ventre \u00bb que Jean-Fran\u00e7ois Bayart a magistralement d\u00e9crite dans son analyse des \u00c9tats africains postcoloniaux.<\/p>\n\n\n\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 des centres d\u00e9serts contre le mensonge des chiffres officiels<\/p>\n\n\n\n<p>Les t\u00e9moignages affluent de toute part et convergent : les centres de vote ressemblaient davantage \u00e0 des salles d\u2019attente abandonn\u00e9es qu\u2019\u00e0 des lieux d\u2019effervescence d\u00e9mocratique. Cette r\u00e9alit\u00e9 observable, palpable, ind\u00e9niable, sera pourtant ni\u00e9e par les chiffres officiels que le pouvoir fabriquera dans les arri\u00e8re-cuisines de ses minist\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019importe ! Les Guin\u00e9ens savent. Les observateurs ind\u00e9pendants savent. L\u2019Histoire saura. Les taux de participation fantaisistes que le r\u00e9gime brandira ne convaincront que ceux qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre convaincus. Pour les autres, pour ceux qui ont des yeux pour voir et un esprit pour comprendre, l\u2019\u00e9vidence s\u2019impose : ce scrutin fut un \u00e9chec retentissant, un naufrage de la l\u00e9gitimit\u00e9 maquill\u00e9 en triomphe.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience du r\u00e9f\u00e9rendum constitutionnel de mars 2020 demeure instructive \u00e0 cet \u00e9gard. Le pouvoir avait annonc\u00e9 un taux de participation de 61% avec 91,59% de \u00ab oui \u00bb. Or, tous les observateurs ind\u00e9pendants, toutes les missions diplomatiques, tous les journalistes qui avaient sillonn\u00e9 le pays attestaient d\u2019une participation d\u00e9risoire, probablement inf\u00e9rieure \u00e0 20%. Les ambassades occidentales avaient discr\u00e8tement fait savoir qu\u2019elles ne reconnaissaient pas ces chiffres. Mais qu\u2019importe la v\u00e9rit\u00e9 quand on contr\u00f4le la Commission \u00e9lectorale et les m\u00e9dias d\u2019\u00c9tat ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette falsification syst\u00e9matique des r\u00e9sultats engendre des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses. Elle nourrit le cynisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 envers toute forme d\u2019expression d\u00e9mocratique, elle conforte la conviction que les jeux sont faits d\u2019avance, elle dissuade les citoyens honn\u00eates de s\u2019engager dans la vie publique. Pourquoi se mobiliser, pourquoi militer, pourquoi esp\u00e9rer, si les d\u00e9s sont pip\u00e9s ? Cette d\u00e9mobilisation civique constitue pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019objectif recherch\u00e9 par les r\u00e9gimes autoritaires : un peuple d\u00e9sabus\u00e9, fataliste, r\u00e9sign\u00e9, qui renonce \u00e0 exercer sa souverainet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019abstention comme acte de r\u00e9sistance civique<br>Dans un contexte o\u00f9 toutes les institutions sont verrouill\u00e9es, o\u00f9 les espaces de contestation l\u00e9gale sont ferm\u00e9s, o\u00f9 la r\u00e9pression guette quiconque ose \u00e9lever la voix, l\u2019abstention massive devient paradoxalement l\u2019ultime refuge de la citoyennet\u00e9. En refusant de cautionner par leur pr\u00e9sence une mascarade dont l\u2019issue \u00e9tait jou\u00e9e d\u2019avance, les Guin\u00e9ens ont exerc\u00e9 la seule forme de protestation qui leur restait accessible.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9sertion des urnes constitue un vote n\u00e9gatif d\u2019une puissance in\u00e9gal\u00e9e : elle retire au pouvoir le vernis d\u00e9mocratique dont il a d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin pour se l\u00e9gitimer sur la sc\u00e8ne internationale. Elle d\u00e9nude l\u2019imposture, elle r\u00e9v\u00e8le la fragilit\u00e9 d\u2019un \u00e9difice qui ne tient que par la contrainte et l\u2019illusion. Comme le dit avec sagesse le proverbe soussou de Guin\u00e9e : \u00ab K\u0254n\u0254n t\u025b muxu yi, \u0144 yi muxun ma f\u025br\u025b \u00bb \u2013 \u00ab Si le chef n\u2019a pas de peuple derri\u00e8re lui, sa d\u00e9marche ressemble \u00e0 celle d\u2019un fou. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019\u00e9crivait Albert Camus : \u00ab L\u2019homme r\u00e9volt\u00e9 est l\u2019homme situ\u00e9 avant ou apr\u00e8s le sacr\u00e9, et appliqu\u00e9 \u00e0 revendiquer un ordre humain o\u00f9 toutes les r\u00e9ponses soient humaines, c\u2019est-\u00e0-dire raisonnablement formul\u00e9es. \u00bb L\u2019abstention guin\u00e9enne est cette r\u00e9volte tranquille mais in\u00e9branlable contre le sacril\u00e8ge d\u2019une d\u00e9mocratie profan\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Histoire r\u00e9cente de l\u2019Afrique offre d\u2019autres exemples de cette r\u00e9sistance par l\u2019abstention. Au Gabon, lors des \u00e9lections de 2016 qui reconduisirent Ali Bongo dans des conditions contest\u00e9es, la participation dans les bastions de l\u2019opposition s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9e, cr\u00e9ant un tel \u00e9cart avec les chiffres officiels que m\u00eame la Cour constitutionnelle, pourtant acquise au pouvoir, peinait \u00e0 justifier l\u2019incoh\u00e9rence. Au Togo, les multiples scrutins organis\u00e9s par le r\u00e9gime Gnassingb\u00e9 se heurtent syst\u00e9matiquement \u00e0 une d\u00e9saffection massive des \u00e9lecteurs dans les r\u00e9gions hostiles au pouvoir, obligeant le r\u00e9gime \u00e0 des manipulations statistiques de plus en plus grossi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cons\u00e9quences en cascade d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 factice<\/p>\n\n\n\n<p>Cette crise de l\u00e9gitimit\u00e9 qui frappe le pouvoir guin\u00e9en ne reste pas sans cons\u00e9quences concr\u00e8tes et multiformes. Sur le plan diplomatique, elle fragilise consid\u00e9rablement la position du pays sur la sc\u00e8ne internationale. Les bailleurs de fonds, les institutions financi\u00e8res internationales, les partenaires strat\u00e9giques \u2013 tous observent avec pr\u00e9occupation cette d\u00e9liquescence d\u00e9mocratique. Le FMI et la Banque mondiale conditionnent de plus en plus leurs d\u00e9caissements \u00e0 des r\u00e9formes de gouvernance qui tardent \u00e0 venir. L\u2019Union africaine elle-m\u00eame, pourtant peu port\u00e9e sur l\u2019interventionnisme d\u00e9mocratique, manifeste des r\u00e9ticences croissantes face \u00e0 ces d\u00e9rives autoritaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan \u00e9conomique, l\u2019absence de l\u00e9gitimit\u00e9 politique dissuade les investisseurs s\u00e9rieux. Certes, les pr\u00e9dateurs du secteur extractif, habitu\u00e9s \u00e0 traiter avec des r\u00e9gimes corrompus, continueront d\u2019exploiter les richesses min\u00e9rales du pays. Mais les investissements productifs, ceux qui cr\u00e9ent de l\u2019emploi durable, qui transf\u00e8rent des technologies, qui d\u00e9veloppent des infrastructures p\u00e9rennes \u2013 ceux-l\u00e0 exigent un minimum de stabilit\u00e9 politique et de pr\u00e9visibilit\u00e9 institutionnelle. Or, comment croire en la stabilit\u00e9 d\u2019un r\u00e9gime qui ne tient que par la force et dont la population se d\u00e9tourne massivement ?<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan social, les cons\u00e9quences sont plus dramatiques encore. La jeunesse guin\u00e9enne, confront\u00e9e \u00e0 ce spectacle de manipulation permanente, perd toute foi dans les institutions. Les plus dipl\u00f4m\u00e9s s\u2019exilent, emportant avec eux le capital humain dont le pays a d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin. Ceux qui restent oscillent entre r\u00e9signation apathique et radicalisation dangereuse. Les r\u00e9seaux sociaux bruissent de commentaires d\u00e9sabus\u00e9s, de sarcasmes amers, parfois d\u2019appels \u00e0 la violence. Cette bombe sociale \u00e0 retardement peut exploser \u00e0 tout moment, comme l\u2019ont montr\u00e9 les soul\u00e8vements qui ont secou\u00e9 le Burkina Faso, le Mali, le Soudan.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan s\u00e9curitaire enfin, un pouvoir ill\u00e9gitime est structurellement fragile. Il doit compenser son d\u00e9ficit de l\u00e9gitimit\u00e9 par un surcro\u00eet de r\u00e9pression, cr\u00e9ant un cercle vicieux o\u00f9 chaque tour de vis autoritaire \u00e9rode davantage le consentement populaire, n\u00e9cessitant \u00e0 son tour un renforcement des moyens coercitifs. Cette militarisation rampante de la vie politique transforme les forces de s\u00e9curit\u00e9 en milices au service d\u2019un clan, d\u00e9truit la coh\u00e9sion nationale, et pr\u00e9pare le terrain aux coups d\u2019\u00c9tat et aux guerres civiles dont l\u2019Afrique de l\u2019Ouest a tant souffert.<\/p>\n\n\n\n<p>Les pr\u00e9c\u00e9dents historiques et leurs enseignements<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire africaine est jalonn\u00e9e d\u2019exemples de r\u00e9gimes qui ont cru pouvoir ind\u00e9finiment gouverner sans l\u00e9gitimit\u00e9 populaire. Mobutu au Za\u00efre organisa pendant trois d\u00e9cennies des \u00e9lections truqu\u00e9es o\u00f9 il remportait invariablement plus de 99% des suffrages. Sa chute, quand elle survint, fut aussi brutale qu\u2019humiliante : chass\u00e9 comme un vulgaire malfaiteur, oblig\u00e9 de fuir de pays en pays avant de mourir en exil dans le d\u00e9nuement. Blaise Compaor\u00e9 au Burkina Faso s\u2019\u00e9tait si bien install\u00e9 dans le pouvoir qu\u2019il modifia la Constitution pour s\u2019y maintenir. Il suffit de quelques jours de mobilisation populaire en octobre 2014 pour que cet \u00e9difice s\u2019effondre, le contraignant \u00e0 une fuite pr\u00e9cipit\u00e9e vers la C\u00f4te d\u2019Ivoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus proche dans le temps et l\u2019espace, Yahya Jammeh en Gambie avait fini par se croire invincible apr\u00e8s vingt-deux ans de pouvoir autocratique. Lorsqu\u2019il perdit l\u2019\u00e9lection de 2016, il refusa d\u2019abord de reconna\u00eetre le verdict des urnes, mena\u00e7ant de plonger son pays dans le chaos. Ce n\u2019est que sous la pression de la CEDEAO, qui mobilisa des troupes aux fronti\u00e8res, qu\u2019il accepta finalement de partir. Tous ces dictateurs avaient en commun d\u2019avoir r\u00e9gn\u00e9 par la force, d\u2019avoir truqu\u00e9 les \u00e9lections, d\u2019avoir accumul\u00e9 des fortunes colossales pendant que leurs peuples croupissaient dans la mis\u00e8re. Tous ont fini par tomber, emport\u00e9s par la m\u00eame dynamique : un pouvoir sans l\u00e9gitimit\u00e9 est condamn\u00e9 \u00e0 s\u2019effondrer, la seule question est de savoir quand et comment.<\/p>\n\n\n\n<p>La Guin\u00e9e elle-m\u00eame a connu cette trajectoire avec S\u00e9kou Tour\u00e9, dont le r\u00e9gime r\u00e9volutionnaire avait progressivement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en dictature parano\u00efaque. Les \u00e9lections \u00e0 candidat unique o\u00f9 il obtenait m\u00e9caniquement 99,98% des voix ne trompaient personne. \u00c0 sa mort en 1984, aucune foule ne pleura, aucun monument ne fut \u00e9rig\u00e9. Le peuple accueillit avec soulagement la fin d\u2019un cauchemar qui avait dur\u00e9 vingt-six ans. Lansana Cont\u00e9, qui lui succ\u00e9da apr\u00e8s un coup d\u2019\u00c9tat militaire, reproduisit progressivement les m\u00eames travers : \u00e9lections truqu\u00e9es, enrichissement personnel, d\u00e9liquescence des institutions. Sa mort en 2008 laissa un pays exsangue et profond\u00e9ment divis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roi est nu<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de cette co\u00fbteuse mise en sc\u00e8ne, apr\u00e8s le d\u00e9ploiement des millions, apr\u00e8s les concerts, apr\u00e8s les danses minist\u00e9rielles, apr\u00e8s toute cette agitation fr\u00e9n\u00e9tique, une v\u00e9rit\u00e9 s\u2019impose avec la force de l\u2019\u00e9vidence : le roi est nu. La participation d\u00e9risoire, malgr\u00e9 tous les artifices d\u00e9ploy\u00e9s pour la masquer, atteste que le lien entre le pouvoir et le peuple est rompu, que le contrat social est d\u00e9chir\u00e9, que la l\u00e9gitimit\u00e9 s\u2019est \u00e9vapor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Les dirigeants guin\u00e9ens peuvent se cramponner aux apparences du pouvoir, s\u2019entourer de toutes les dorures, multiplier les parades et les protocoles. Ils ne parviendront pas \u00e0 combler le gouffre b\u00e9ant qui les s\u00e9pare d\u2019un peuple qui leur a tourn\u00e9 le dos, pr\u00e9f\u00e9rant en toute lucidit\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 du football au mensonge des urnes, la dignit\u00e9 de l\u2019abstention \u00e0 la compromission de la participation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Histoire retiendra que lorsqu\u2019on voulut faire pl\u00e9bisciter par le peuple guin\u00e9en celui qui s\u2019impose par la force, ce peuple r\u00e9pondit par le silence assourdissant de son absence. Et dans ce silence r\u00e9sonne d\u00e9j\u00e0, pour qui sait l\u2019entendre, le glas d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 factice qui ne survivra pas \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Les millions de dollars engloutis dans cette mascarade auraient pu \u00e9lectrifier des villages, construire des dispensaires, paver des routes, \u00e9quiper des \u00e9coles. Ils ont \u00e9t\u00e9 gaspill\u00e9s dans une entreprise st\u00e9rile qui n\u2019a produit qu\u2019une certitude suppl\u00e9mentaire : un pouvoir qui ne repose que sur la contrainte et le mensonge porte en lui les germes de sa propre destruction. La question n\u2019est plus de savoir si ce r\u00e9gime tombera, mais quand et \u00e0 quel prix pour le peuple guin\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant cette \u00e9ch\u00e9ance in\u00e9luctable, le peuple continue de survivre, de r\u00e9sister silencieusement, de pr\u00e9server sa dignit\u00e9 dans l\u2019adversit\u00e9. Il sait, avec cette sagesse ancestrale qui traverse les g\u00e9n\u00e9rations, que les tyrans passent mais que la nation demeure, que les imposteurs finissent par \u00eatre d\u00e9masqu\u00e9s, que la v\u00e9rit\u00e9, aussi longtemps qu\u2019on la pi\u00e9tine, finit toujours par refleurir.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, pour paraphraser La Fontaine : \u00ab Toute imposture se dissipe devant la lumi\u00e8re ; le mensonge peut r\u00e9gner un temps, mais la v\u00e9rit\u00e9 finit toujours par reprendre ses droits. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Par Mamadou Isma\u00efla Konat\u00e9<br>Avocat \u00e0 la Cour, Barreaux du Mali et de Paris, Arbitre, Ancien Garde des Sceaux, Ministre de la Justice<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>L\u2019abstention massive qui a caract\u00e9ris\u00e9 le r\u00e9cent scrutin guin\u00e9en constitue, au-del\u00e0 des chiffres officiels que le r\u00e9gime s\u2019\u00e9vertuera \u00e0 trafiquer, un d\u00e9saveu cinglant inflig\u00e9 par <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/2026\/01\/01\/en-guinee-lelection-presidentielle-la-desaffection-citoyenne-face-au-simulacre-electoral-guineen-quand-le-peuple-prefere-la-can-a-la-mascarade-du-pouvoir\/\" title=\"EN GUIN\u00c9E L&rsquo;\u00c9LECTION PR\u00c9SIDENTIELLE : LA D\u00c9SAFFECTION CITOYENNE FACE AU SIMULACRE ELECTORAL GUIN\u00c9EN : QUAND LE PEUPLE PR\u00c9F\u00c8RE LA CAN \u00c0 LA MASCARADE DU POUVOIR\">[&#8230;]<\/a><\/p>\n<\/div>","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1518"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1518"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1518\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1519,"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1518\/revisions\/1519"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1518"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1518"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1518"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}