{"id":1770,"date":"2026-06-07T22:45:21","date_gmt":"2026-06-07T20:45:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/?p=1770"},"modified":"2026-06-07T22:45:21","modified_gmt":"2026-06-07T20:45:21","slug":"en-guinee-hommage-a-rachid-ndiaye-par-amkallo","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lefolan.com\/fr\/2026\/06\/07\/en-guinee-hommage-a-rachid-ndiaye-par-amkallo\/","title":{"rendered":"EN GUIN\u00c9E : HOMMAGE \u00c0 RACHID N&rsquo;DIAYE PAR AMKALLO"},"content":{"rendered":"\n<p>Journaliste. Intellectuel. Fr\u00e8re.<br>C\u2019est avec une profonde tristesse que j\u2019ai appris aujourd\u2019hui, le d\u00e9c\u00e8s \u00e0 Paris de Rachid N\u2019Diaye.<br>Certaines disparitions nous atteignent au-del\u00e0 des mots. Elles emportent avec elles une part de notre propre histoire, des fragments de notre jeunesse, des souvenirs que nous pensions immuables. La mort de Rachid est de celles-l\u00e0.<br>Je l\u2019ai connu dans les ann\u00e9es 1970 \u00e0 Bok\u00e9. Nous \u00e9tions alors de jeunes adolescents port\u00e9s par les r\u00eaves, l\u2019insouciance et cette curiosit\u00e9 du monde qui accompagne les premiers \u00e9veils de l\u2019intelligence. Qui aurait pu imaginer que cette amiti\u00e9 n\u00e9e dans les salles de classe de Bok\u00e9 traverserait les d\u00e9cennies, les continents et les \u00e9preuves de la vie ?<br>Nos chemins se sont retrouv\u00e9s plus tard en C\u00f4te d\u2019Ivoire, puis en France. Les ann\u00e9es passaient, les responsabilit\u00e9s changeaient, les pays nous \u00e9loignaient parfois, mais rien ne parvenait \u00e0 alt\u00e9rer cette complicit\u00e9 forg\u00e9e dans la jeunesse.<br>Rachid \u00e9tait un journaliste remarquable, un intellectuel authentique, un homme pour qui la lecture n\u2019\u00e9tait pas un loisir mais une n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019esprit. Nous partagions une m\u00eame passion des livres. Je lui dois d\u2019avoir d\u00e9couvert Mahmoud Darwich, ce po\u00e8te immense que la Palestine a offert \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. \u00c0 travers lui, j\u2019ai d\u00e9couvert tout un univers litt\u00e9raire, une sensibilit\u00e9 nouvelle, une autre mani\u00e8re d\u2019habiter le monde.<br>Rachid avait ce don rare des grands lecteurs : il ne gardait jamais ses d\u00e9couvertes pour lui. Il partageait les livres comme d\u2019autres partagent le pain. Il offrait les auteurs qu\u2019il aimait avec la m\u00eame g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 que celle qu\u2019il mettait dans ses amiti\u00e9s.<br>Pendant de longues ann\u00e9es, il fut l\u2019un des collaborateurs de Marie-Roger Biloa au sein du prestigieux journal\u00a0Africa International. Sa plume \u00e9tait rigoureuse, exigeante, profond\u00e9ment engag\u00e9e dans les d\u00e9bats de son temps.<br>Mais au-del\u00e0 du journaliste reconnu, je garde avant tout le souvenir de l\u2019ami.<br>Durant mes ann\u00e9es am\u00e9ricaines, il venait r\u00e9guli\u00e8rement me rendre visite \u00e0 Washington DC. Ces s\u00e9jours \u00e9taient devenus un rituel. Nous passions des soir\u00e9es enti\u00e8res \u00e0 refaire le monde. Nous \u00e9voquions nos souvenirs d\u2019enfance \u00e0 Bok\u00e9, les camarades de notre jeunesse, les livres que nous venions de lire. Nous d\u00e9battions sans fin de la situation politique de notre pays.<br>Nous \u00e9tions les enfants de la R\u00e9volution d\u2019Ahmed S\u00e9kou Tour\u00e9. Nous avions grandi sous le r\u00e9gime du G\u00e9n\u00e9ral Lansana Cont\u00e9. Cette histoire commune avait forg\u00e9 en nous une conscience politique exigeante et un attachement profond au destin de la Guin\u00e9e.<br>Tr\u00e8s proche du professeur Ibrahima Baba Kak\u00e9, dont il partageait la passion de l\u2019histoire, Rachid choisit, lorsque le moment lui parut venu, de s\u2019engager aux c\u00f4t\u00e9s du professeur Alpha Cond\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs chez moi, \u00e0 Washington, qu\u2019il r\u00e9digea, apr\u00e8s les premi\u00e8res \u00e9lections guin\u00e9ennes de 1993, un de ses articles rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre\u00a0: \u00ab Alpha Cond\u00e9, vrai vainqueur des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles en Guin\u00e9e \u00bb. Ce texte lui valut de nombreuses inimiti\u00e9s mais il n\u2019en d\u00e9via jamais d\u2019un pouce.<br>Lorsque le professeur Alpha Cond\u00e9 fut arr\u00eat\u00e9 et emprisonn\u00e9 \u00e0 la Maison Centrale de Conakry, Rachid se jeta dans le combat pour sa lib\u00e9ration, avec la fougue qui le caract\u00e9risait. On le retrouvait sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision, dans les conf\u00e9rences, dans les d\u00e9bats publics, partout o\u00f9 sa voix pouvait porter. Il saisissait la moindre occasion pour rappeler ce qu\u2019il consid\u00e9rait, \u00e0 juste titre, comme une injustice.<br>Les ann\u00e9es pass\u00e8rent. Celui qu\u2019on voyait alors d\u00e9fendre ses convictions avec passion devint plus tard Ministre d\u2019\u00c9tat Conseiller sp\u00e9cial du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Mais les fonctions ne chang\u00e8rent jamais l\u2019homme. Derri\u00e8re les titres demeuraient la m\u00eame chaleur humaine, la m\u00eame fid\u00e9lit\u00e9 et la m\u00eame g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<br>Car Rachid \u00e9tait avant tout un homme de c\u0153ur.<br>Pendant des ann\u00e9es, les photographies de mes enfants occup\u00e8rent une place de choix dans son appartement parisien. Ceux qui p\u00e9n\u00e9traient dans son salon auraient pu croire qu\u2019il s\u2019agissait de ses propres enfants tant il parlait d\u2019eux avec tendresse et fiert\u00e9. Il les avait vus na\u00eetre, grandir, devenir adultes. Leur bonheur le r\u00e9jouissait sinc\u00e8rement.<br>Je mesure aujourd\u2019hui toute la profondeur de cette affection. Les photographies qui ornaient ses murs \u00e9taient bien plus que des souvenirs : elles \u00e9taient le t\u00e9moignage silencieux d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 qui ne s\u2019\u00e9tait jamais d\u00e9mentie.<br>Cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 s\u2019\u00e9tendait naturellement \u00e0 tous ceux qu\u2019il consid\u00e9rait comme les siens.<br>Dans les ann\u00e9es 2000, lorsqu\u2019il se rendait \u00e0 Dakar, il ne manquait jamais de rendre visite \u00e0 mes neveux qui y poursuivaient leurs \u00e9tudes. Il les appelait affectueusement \u00ab les talib\u00e9s \u00bb. Il les invitait parfois au restaurant ; d\u2019autres fois, il s\u2019asseyait simplement \u00e0 leur table pour partager leur modeste repas d\u2019\u00e9tudiants. Le journaliste renomm\u00e9, habitu\u00e9 des conf\u00e9rences internationales et des cercles du pouvoir, trouvait tout aussi naturel de partager le quotidien de jeunes \u00e9tudiants vivant loin de leurs familles.<br>Il n\u2019y avait chez lui ni distance, ni condescendance. Il n\u2019avait jamais oubli\u00e9 ses propres d\u00e9buts ni les solidarit\u00e9s qui permettent aux hommes de traverser les \u00e9preuves de l\u2019existence.<br>Je pourrais \u00e9crire des pages enti\u00e8res sur Rachid.<br>Je pourrais raconter ce soir m\u00e9morable o\u00f9 il arriva chez nous avec une valise remplie de cadeaux pour Lucette, les enfants et moi. Dans son enthousiasme, il avait offert \u00e0 mon \u00e9pouse deux chaussures parfaitement d\u00e9pareill\u00e9es. Lucette lui demanda alors, avec le s\u00e9rieux qui la caract\u00e9rise, de revenir le lendemain avec les deux autres pieds. Toute la maison \u00e9clata de rire. Rachid plus fort que les autres.<br>Cette anecdote r\u00e9sume peut-\u00eatre mieux que de longs discours ce qu\u2019il \u00e9tait : un homme g\u00e9n\u00e9reux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tourderie, capable de transformer les instants les plus ordinaires en souvenirs inoubliables.<br>Ce soir, en apprenant sa disparition, je me suis surpris \u00e0 chercher dans ma m\u00e9moire le visage du jeune homme que j&rsquo;avais rencontr\u00e9 \u00e0 Bok\u00e9 il y a plus de cinquante ans. Je l&rsquo;ai retrouv\u00e9 intact. Le temps avait blanchi nos cheveux, dispers\u00e9 nos familles aux quatre coins du monde, multipli\u00e9 les responsabilit\u00e9s et les combats. Mais derri\u00e8re le journaliste, le ministre, le conseiller, je retrouvais toujours le m\u00eame regard curieux, le m\u00eame \u00e9clat de rire, la m\u00eame passion pour les livres et les hommes<br>Aujourd\u2019hui, je perds un fr\u00e8re.<br>Je perds un compagnon de route.<br>Cinquante ans d\u2019amiti\u00e9 ne se r\u00e9sument pas comme cinquante livres. Ils se portent en silence, jusqu\u2019au bout.<br>Adieu, mon fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Tu m&rsquo;avais appris qu&rsquo;un po\u00e8te palestinien pouvait parler \u00e0 un jeune Guin\u00e9en de Bok\u00e9. Aujourd&rsquo;hui encore, je pense \u00e0 ces livres que tu d\u00e9posais entre mes mains comme on transmet un h\u00e9ritage.<br>Les hommes meurent.<br>Les amiti\u00e9s v\u00e9ritables leur survivent.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Merci pour Darwich.<br>Merci pour les livres.<br>Merci pour les combats.<br>Merci pour les rires.<br>Que la terre te soit l\u00e9g\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><br>AMKALLO, Conakry, 3 juin 2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>Journaliste. Intellectuel. Fr\u00e8re.C\u2019est avec une profonde tristesse que j\u2019ai appris aujourd\u2019hui, le d\u00e9c\u00e8s \u00e0 Paris de Rachid N\u2019Diaye.Certaines disparitions nous atteignent au-del\u00e0 des mots. 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