AFRIQUE PRÉHISTORIQUE, LA POLYGAMIE : QUESTIONS PERTINENTES ! !

🪾🛖❓PAR NATOU P. SAKOMBI

Lien vers ma publication qui a suscité la question :

👉🏾 https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1578088037482381&id=100058436005656

❓LA QUESTION :

Bonjour, heureuse de vous lire. A travers cette lecture, je constate que la polygamie suit une logique politique, économique et sociale. Toutefois, j’aimerais savoir en quoi elle est démographique et si c’est un système exogène ( importé à travers des religions) ou bien endogène à l’Afrique). Par ailleurs j’aimerais connaître la raison de la pratique de la polygamie : est-ce que la polygamie était liée au fait que les femmes étaient plus nombreuses que les hommes, ou bien c’était pour une raison politique ou bien économique. Dans ce cas est-ce que la polygamie était une exception ( bien cadrée si oui par quoi ? ) ou la norme ? Je vous remercie de votre réponse

💡RÉPONSE :

Merci beaucoup pour la pertinence de vos questions.

Je vous réponds en m’appuyant sur les éléments que j’ai pu rassembler à travers mes recherches, ainsi que sur les travaux d’auteurs dont les études ethnographiques et anthropologiques m’ont particulièrement éclairée. J’en ai d’ailleurs cité les références pour les personnes qui souhaiteraient approfondir ces lectures. Vos analyses et contributions complémentaires seront bien sûr les bienvenues.

🪾🛖🪾🛖🪾🛖🪾🛖

Tout d’abord, sur la question de savoir si la polygamie est exogène ou endogène à l’Afrique, les travaux historiques et anthropologiques montrent clairement que cette pratique existait dans de nombreuses sociétés africaines bien avant l’introduction de l’islam ou du christianisme. L’anthropologue George P. Murdock, dans son Ethnographic Atlas (1967), indique que la majorité des sociétés africaines précoloniales connaissaient une forme de polygynie (un homme avec plusieurs épouses). De même, les recherches de Jack Goody sur les systèmes de parenté africains montrent que ces structures matrimoniales étaient liées aux modes de production agricoles et aux systèmes de lignage (Goody, The Character of Kinship, 1973).

Cette perspective est également confirmée par plusieurs historiens et intellectuels africains. L’historien sénégalais Cheikh Anta Diop, dans L’Afrique noire précoloniale (1960), rappelle que les institutions familiales africaines, dont la polygamie, étaient profondément enracinées dans les structures sociales et économiques des sociétés africaines bien avant les influences religieuses extérieures.

De son côté, l’historien béninois I. A. Akinjogbin, dans Dahomey and Its Neighbours 1708–1818 (1967), montre que les alliances matrimoniales multiples jouaient un rôle important dans les relations politiques entre lignages et royaumes en Afrique de l’Ouest. Enfin, l’anthropologue sénégalais Cheikh Anta Babou, spécialiste des sociétés ouest-africaines, souligne également dans ses travaux que les structures familiales africaines doivent être analysées dans leur contexte social et historique propre, et non uniquement à travers le prisme des religions introduites plus tard.

Par exemple, dans l’ancien royaume du Kongo, des sources du XVIᵉ siècle étudiées par l’historien John Thornton montrent que les élites politiques contractaient plusieurs mariages afin de renforcer les alliances entre lignages et consolider leur pouvoir territorial (Thornton, The Kingdom of Kongo, 2001). Cette pratique existait avant la christianisation du royaume au XVe siècle.

Concernant la dimension démographique, elle n’est pas la seule explication, mais elle a parfois joué un rôle dans certains contextes. Dans des sociétés marquées par des guerres fréquentes, des migrations ou des activités dangereuses (chasse, guerres interétatiques), la mortalité masculine pouvait être élevée. Certains anthropologues ont donc suggéré que la polygamie pouvait contribuer à intégrer socialement un plus grand nombre de femmes dans les structures familiales. Cependant, les historiens insistent généralement sur le fait que la dimension économique et sociale est beaucoup plus déterminante que la simple question du déséquilibre numérique entre hommes et femmes.

Dans les sociétés agricoles, la polygamie pouvait augmenter la capacité productive du foyer. Chez les Yoruba, par exemple, William Bascom explique que chaque épouse disposait souvent de son propre espace domestique et participait activement à l’économie familiale, notamment par l’agriculture ou le commerce de marché (Bascom, The Yoruba of Southwestern Nigeria, 1969). L’augmentation du nombre d’épouses pouvait donc correspondre à une augmentation de la production agricole ou commerciale.

Dans les sociétés mandé et bambara, étudiées notamment par Germaine Dieterlen et Youssouf Tata Cissé, la concession familiale regroupait plusieurs épouses et plusieurs générations. Chaque épouse cultivait parfois son propre champ tout en participant aux travaux collectifs du lignage. La polygamie contribuait ainsi à structurer la division du travail et la solidarité économique au sein du groupe domestique (Dieterlen & Cissé, 1972).

La dimension politique est également importante. Dans plusieurs royaumes africains, les mariages multiples permettaient de créer ou de renforcer des alliances entre lignages influents. Dans l’empire ashanti, par exemple, les chefs contractaient parfois plusieurs mariages pour consolider leurs relations avec différents clans matrilinéaires, comme le montre l’historien Ivor Wilks (Asante in the Nineteenth Century, 1975).

Enfin, concernant la question de savoir si la polygamie était la norme ou une exception, la réponse varie selon les sociétés. Dans beaucoup de contextes africains, la polygamie était socialement acceptée mais pas universelle. Elle était souvent plus fréquente parmi les hommes disposant de ressources économiques importantes, car entretenir plusieurs foyers exigeait des moyens matériels. Dans certaines sociétés, des règles coutumières ou religieuses encadraient cette pratique : obligations économiques envers chaque épouse, hiérarchie domestique entre les coépouses, ou encore reconnaissance particulière de la première épouse.

En résumé, les recherches historiques et anthropologiques montrent que la polygamie en Afrique précoloniale ne peut être expliquée par une seule cause. Elle résulte plutôt d’un ensemble de facteurs : économiques (organisation du travail), politiques (alliances entre lignages), sociaux (prestige et statut) et parfois démographiques, dans des contextes très variés selon les régions et les sociétés.

Merci encore pour votre question, qui permet d’enrichir la réflexion.

.

Natou Pedro Sakombi 🪶
.
©️ Tous droits réservés