EN GUINÉE: EN POLITIQUE, L’INFLUENCE SE CONSTRUIT, LA DIVISION SE PAIE ET L’AVENIR SE PRÉPARE

Par Alamina Baldé

Depuis l’Antiquité, les philosophes s’interrogent sur une question fondamentale : pourquoi certains peuples parviennent-ils à transformer leur influence en pouvoir d’action, tandis que d’autres, malgré leur nombre, leurs ressources et leur potentiel, peinent à faire entendre leur voix ?

Dans La République, Platon réfléchit à la justice, à l’organisation de la cité et à la responsabilité de ceux qui aspirent à la gouverner. Sa pensée nous invite à comprendre qu’une société ne se construit pas uniquement sur la force des individus, mais aussi sur la qualité de ses institutions, la sagesse de ses dirigeants et la capacité de ses membres à poursuivre un intérêt commun. Une communauté qui ne parvient pas à organiser ses ambitions collectives risque de voir d’autres acteurs décider à sa place.

Des siècles plus tard, Nicolas Machiavel, dans Le Prince, observe les mécanismes concrets du pouvoir. Il nous rappelle, à travers son analyse de la vie politique, que les bonnes intentions ne suffisent pas toujours : il faut également comprendre les rapports de force, anticiper les événements, maîtriser les alliances et savoir lire les réalités du terrain. La politique ne se résume donc ni aux discours ni aux proclamations de solidarité. Elle exige de la stratégie, de la préparation et une connaissance lucide des mécanismes de décision.

Mais il serait dangereux de réduire cette leçon à une simple course à l’influence. La stratégie sans éthique peut devenir un instrument de domination, tout comme l’unité sans vision peut se transformer en rassemblement sans lendemain. L’enjeu véritable consiste à concilier l’intelligence politique, la cohésion sociale, la compétence et le sens de l’intérêt général.

C’est précisément là que se situe l’une des grandes leçons de la réalpolitique : une communauté ne peut durablement défendre ses intérêts si elle néglige son organisation, sacrifie sa cohésion aux rivalités internes ou oublie de préparer les générations qui doivent assurer sa relève.

L’actualité de notre pays nous invite à cette réflexion. Lorsque certaines communautés peinent à s’accorder sur leur représentation, tandis que d’autres semblent mieux articuler leurs relations avec les centres de décision, une question mérite d’être posée : au-delà des personnes et des circonstances, que nous révèlent ces situations sur notre rapport à l’organisation collective, à l’influence et à la préparation de l’avenir ?

Il ne s’agit pas d’opposer les communautés de Guinée, encore moins de considérer les fonctions publiques comme des récompenses réservées à un groupe, à une famille ou à un réseau. Les responsabilités de l’État doivent revenir à des personnes compétentes, choisies selon des procédures transparentes et dans le respect de l’intérêt général. Toutefois, reconnaître ce principe ne nous dispense pas d’observer une autre réalité : dans la vie publique, la capacité à dialoguer, à se structurer, à anticiper et à faire émerger des compétences peut peser sur la manière dont les intérêts légitimes sont défendus.

La question n’est donc pas de savoir quelle communauté mérite davantage que les autres, mais de comprendre pourquoi certaines dynamiques collectives produisent de la continuité, de la visibilité et une meilleure préparation des générations futures, alors que d’autres s’épuisent dans les querelles de succession, les rivalités de légitimité et les divisions interminables.

Et c’est ici que l’éducation prend toute sa dimension politique. Car le véritable patrimoine d’une famille ne se limite pas à ses biens matériels, pas plus que la force d’une communauté ne se mesure uniquement à la place qu’occupent ses représentants. Elle se mesure aussi à la qualité de ses écoles, à la formation de ses enfants, à leur maîtrise des savoirs, à leur capacité à comprendre les institutions et à contribuer au développement de leur pays.

Investir dans l’éducation de ses enfants, c’est préparer leur autonomie. Investir dans leur formation, c’est renforcer leur capacité à saisir les opportunités. Et investir dans l’intelligence collective, c’est donner à une communauté les moyens de participer à l’avenir sans dépendre éternellement de la faveur d’un individu.

En politique, l’influence ne se décrète pas, elle se construit. La cohésion ne se proclame pas, elle se pratique. Et l’avenir ne se revendique pas, il se prépare.

Voilà pourquoi les divisions ont un coût, pourquoi l’organisation collective est une nécessité et pourquoi la formation des générations futures demeure l’un des investissements les plus sûrs pour toute famille, toute communauté et toute nation qui aspire à compter durablement dans l’histoire.

Il y a ceux qui passent leur temps à se disputer la place, et ceux qui comprennent qu’il faut d’abord savoir se placer. La politique ne récompense pas toujours les plus méritants, mais elle avantage souvent ceux qui savent s’organiser, anticiper et comprendre les mécanismes du pouvoir.

En Guinée, certaines situations méritent que l’on dépasse les réactions émotionnelles pour regarder les réalités en face.

Prenons un exemple qui suscite des interrogations. Le 30 octobre 2026, Abdoul Rahim Barry a été nommé Directeur national des hydrocarbures. Selon les informations publiées par la presse, il occupait auparavant le poste de Directeur national adjoint des hydrocarbures. Cette promotion intervient dans un contexte où les relations entre les autorités traditionnelles, les réseaux d’influence et les nominations publiques alimentent régulièrement les discussions.

Par ailleurs, la situation de la Basse-Guinée autour de la succession de son Kountiguigbé illustre des difficultés de concertation qui ne datent pas d’hier. En janvier 2025, le ministère de l’Administration du territoire avait suspendu des cérémonies d’intronisation en raison de désaccords. En septembre 2026, la presse rapportait encore le report d’une cérémonie et la poursuite des concertations.

Ces faits sont documentés. En revanche, rien ne permet d’affirmer, sans éléments supplémentaires, que la nomination du Directeur national des hydrocarbures résulte d’une intervention familiale ou d’une audience présidentielle. Il faut savoir distinguer ce que l’on observe de ce que l’on suppose. La crédibilité d’une réflexion politique commence par cette discipline.

Mais cette prudence ne doit pas nous empêcher de poser les bonnes questions.

Pourquoi certaines communautés parviennent-elles à maintenir des interlocuteurs auprès du pouvoir, à entretenir des relations institutionnelles et à défendre leurs préoccupations, pendant que d’autres consacrent une énergie considérable à leurs querelles internes ?

Pourquoi certains comprennent-ils que les relations se construisent dans la durée, tandis que d’autres attendent d’être en difficulté pour chercher des soutiens ?

Pourquoi, dans certains milieux, la réussite d’un fils devient-elle une fierté collective, alors que, dans d’autres, les rivalités entre personnes peuvent finir par étouffer toute ambition commune ?

Ces questions ne sont dirigées contre aucune région. Elles concernent l’ensemble de la société guinéenne.

Il faut avoir le courage de le reconnaître : la division est parfois le meilleur allié de ceux qui n’ont aucun intérêt à voir les autres s’organiser. Une communauté peut disposer d’un poids démographique important, de ressources humaines compétentes et d’une histoire prestigieuse, mais rester incapable de transformer ces atouts en influence si ses représentants ne parviennent pas à s’entendre sur des objectifs communs.

L’histoire politique de notre sous-région nous enseigne que les relations entre les familles, les autorités traditionnelles et les pouvoirs publics ne sont pas nouvelles. Au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso, les travaux de recherche ont documenté différentes formes d’interaction entre réseaux personnels, autorités traditionnelles et institutions politiques. Certaines ont facilité la médiation et la représentation ; d’autres ont alimenté des controverses sur le favoritisme et la concentration du pouvoir. Il serait donc naïf de croire que la vie publique fonctionne exclusivement selon les discours officiels, sans relations, sans négociations et sans rapports de force.

C’est précisément ici que commence la réalpolitique.

La réalpolitique ne consiste pas à applaudir toutes les pratiques du pouvoir. Elle consiste à comprendre comment le pouvoir fonctionne réellement, quels acteurs disposent d’un accès aux décideurs, comment les alliances se construisent et pourquoi certains intérêts parviennent à être défendus plus efficacement que d’autres.

En politique, l’influence ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes que l’on rassemble lors d’une cérémonie. Elle se mesure aussi à la capacité de maintenir un dialogue, de formuler des propositions crédibles, d’anticiper les décisions et d’obtenir que les préoccupations légitimes soient prises en considération.

Une autorité traditionnelle qui rassemble sa communauté, entretient le dialogue avec les institutions et contribue à résoudre les conflits exerce une fonction sociale utile. Mais si elle se réduit à un intermédiaire chargé de recommander des proches, elle risque de perdre sa vocation première. La légitimité coutumière ne doit pas devenir un instrument de placement familial, pas plus que l’appartenance régionale ne doit constituer un critère de recrutement dans l’administration.

Il faut également comprendre une autre réalité : les relations ne remplacent pas les compétences, mais les compétences ne suffisent pas toujours à garantir que l’on sera entendu. Un jeune peut être brillant, diplômé et travailleur, mais rester à l’écart des opportunités s’il ne sait pas présenter son parcours, construire des relations professionnelles et comprendre les institutions auxquelles il souhaite contribuer.

Le véritable enjeu consiste donc à réunir les deux dimensions : la compétence et la capacité d’action.

C’est là que les familles ont une responsabilité considérable. Lorsqu’un parent dispose de moyens financiers, investir dans la formation de ses enfants est l’un des choix les plus intelligents qu’il puisse faire. Mais il ne suffit pas de payer des études. Il faut aussi transmettre une discipline, une culture du travail, une capacité d’analyse, le sens des responsabilités et la compréhension des réalités économiques, sociales et politiques.

Un enfant bien formé doit pouvoir se tenir debout grâce à ses compétences, et non dépendre toute sa vie de la position sociale de son père.

Le meilleur héritage n’est pas un poste que l’on obtient pour son enfant, mais une éducation qui lui donne les moyens de mériter les responsabilités auxquelles il aspire.

Il faut cependant aller plus loin. La préparation des jeunes ne relève pas uniquement des familles. Elle concerne également les associations, les organisations professionnelles, les collectivités, les autorités traditionnelles et l’État. Une société qui forme ses enfants sans leur offrir des possibilités équitables de progresser finit par gaspiller une partie de son capital humain.

Revenons à la Basse-Guinée.

La question n’est pas de savoir pourquoi les ressortissants d’une autre région parviendraient à mieux défendre leurs intérêts. Ils ont parfaitement le droit de s’organiser, de soutenir leurs jeunes et de développer des relations utiles à leur communauté. La question est plutôt de comprendre pourquoi les désaccords autour de la représentation collective peuvent durer au point de fragiliser la confiance et de retarder la construction d’une parole commune.

Il ne s’agit pas d’imposer artificiellement un chef ni de confondre unité et soumission. Une communauté peut avoir plusieurs sensibilités et rester unie autour de règles de dialogue acceptées par tous. Le problème commence lorsque chaque camp considère que la victoire de l’autre constitue sa propre défaite.

À force de vouloir être le premier représentant, certains finissent par empêcher toute représentation efficace. À force de vouloir contrôler la place, on oublie parfois de se demander ce que cette place devrait permettre d’accomplir pour les populations.

C’est une contradiction que nous devons avoir le courage d’examiner.

Dans une perspective stratégique, une communauté devrait pouvoir identifier ses priorités, préparer ses jeunes, structurer des réseaux professionnels, maintenir des relations institutionnelles et défendre des projets concrets. Elle devrait pouvoir dialoguer avec les autorités sans dépendre exclusivement d’un individu, d’un parti ou d’une relation personnelle.

Car une influence qui repose uniquement sur un homme disparaît souvent avec lui. Une influence qui repose sur des compétences, des institutions crédibles et des relations durables peut traverser les générations.

Voilà la différence entre une stratégie d’opportunité et une stratégie de développement.

Mais attention : l’objectif ne doit pas être d’organiser une compétition régionale pour savoir qui placera le plus de ressortissants dans les postes stratégiques. Ce serait remplacer une division par une autre et enfermer davantage la Guinée dans une logique communautaire.

L’objectif doit être de permettre à toutes les régions de contribuer à la gestion du pays, sans discrimination, et de faire en sorte que les nominations publiques reposent sur des critères de compétence, d’intégrité et de transparence.

La solidarité communautaire peut aider à former, à orienter, à conseiller et à accompagner. Elle ne doit pas servir à contourner les règles de la République.

Il faut donc cesser de confondre trois choses : le droit de défendre les intérêts de sa communauté, le devoir de préparer ses enfants et le pouvoir de distribuer les fonctions publiques. Ces trois réalités ne sont ni identiques ni interchangeables.

Je le dis sans langue de bois : si nous voulons que nos jeunes occupent davantage de responsabilités, nous devons les former, les préparer, les accompagner et leur apprendre à comprendre les mécanismes du pouvoir. Mais nous devons aussi exiger que les portes de l’administration soient ouvertes à tous les candidats compétents, quelle que soit leur région d’origine.

La Guinée ne manque pas de talents. Elle doit encore mieux organiser leur émergence et garantir que leur progression ne dépende pas exclusivement de leur nom, de leurs relations ou de leur appartenance communautaire.

En politique, il faut savoir observer sans jalouser, apprendre sans imiter aveuglément et s’organiser sans exclure. Il faut comprendre les rapports de force sans abandonner ses principes. Il faut construire des relations sans transformer les institutions en propriétés privées.

Alors, qui est fou ?

Celui qui investit dans la formation de ses enfants, entretient des relations utiles et prépare son avenir ? Certainement pas.

Celui qui croit que les bonnes intentions suffisent sans organisation, que les diplômes parlent toujours d’eux-mêmes ou que les querelles internes n’ont aucune conséquence ? Il devrait au moins revoir sa stratégie.

Mais celui qui pense que l’appartenance à une communauté lui donne automatiquement droit à un poste public se trompe également.

La véritable intelligence politique consiste à savoir s’organiser pour peser, se former pour mériter, négocier pour avancer et rester suffisamment lucide pour ne jamais confondre ses intérêts particuliers avec l’intérêt général.

La Guinée a besoin de communautés capables de se parler, de familles qui investissent dans l’éducation, de jeunes qui préparent leur avenir et d’institutions qui reconnaissent les compétences.

Le reste n’est que bruit, rivalités et occasions perdues.

Alamina BALDE
Acteur engagé pour la transformation de l’Afrique, avec la jeunesse comme force motrice de son émancipation économique, intellectuelle et sociale.