EN GUINÉE: LA GUINÉE AU-DELÀ DES ETHNIES

Pour une nation guinéenne ouverte, inclusive et juridiquement protégée contre l’ethnocentrisme.

Analyse juridique et citoyenne
Par Mohamed Soumah ( Kolomodou)
JURISTE.

La Guinée n’est pas une addition d’ethnies
La Guinée est une nation avant d’être une appartenance communautaire:

Soussou, Peulh, Malinké, , Kissi, Guerzé (Kpèlè), Toma (Loma), Dialonké, Baga, Landouma, Nalou, Koniagui, Kouranko, Konianké, Manon, Konon, Bassari, Mikhiforé, Diakhanké, Wassoulounké, Toucouleur, Foulacounda, Sarakollé/Soninké, Maninka-Mori, Moréaké, Sebbhe, ainsi que d’autres communautés présentes en Guinée, participent à une même construction nationale.

Les appellations, les variantes linguistiques et les classifications peuvent différer selon les sources : certaines communautés sont décrites comme groupes, sous-groupes, communautés apparentées ou populations assimilées. Cette diversité ne doit cependant jamais servir à établir une hiérarchie entre les citoyens. Des sources documentaires recensent plusieurs dizaines de composantes du paysage ethnique guinéen et soulignent les brassages, assimilations et mariages entre groupes.

L’ethnocentrisme : quand l’appartenance devient une frontière.

L’ethnocentrisme apparaît lorsque l’on considère son propre groupe comme la référence supérieure et que l’on juge les autres à travers cette seule appartenance.

En politique, dans l’administration, dans l’accès à l’emploi, dans le commerce, dans les rapports sociaux ou dans le choix d’un conjoint, cette logique peut transformer une identité culturelle légitime en instrument d’exclusion.
Aimer sa langue, préserver ses traditions, honorer ses ancêtres et transmettre sa culture n’est pas un problème.

Le danger commence lorsque l’ethnie devient un critère de supériorité, de favoritisme ou de rejet.

La Guinée n’a pas besoin de citoyens qui renoncent à leur identité. Elle a besoin de citoyens capables de conjuguer leurs identités particulières avec une identité nationale commune.

La Constitution guinéenne interdit juridiquement la discrimination ethnique
Le principe d’égalité n’est pas seulement un idéal moral :

Il relève du droit constitutionnel.
L’article premier de la Constitution du 22 mars 2020 énonce que la Guinée est une République « indépendante, souveraine, unitaire, laïque, indivisible, démocratique et sociale » et qu’elle « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, d’ethnie, de race, de sexe, ou de religion ».

La même disposition affirme la promotion des cultures et des langues du peuple de Guinée.

L’article 9: poursuit dans le même sens : tous les individus naissent libres et demeurent égaux devant la loi et nul ne peut faire l’objet de discrimination notamment du fait de sa naissance, de sa race, de son ethnie, de son sexe, de sa langue, de sa situation sociale ou de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques.

Ainsi, le droit constitutionnel guinéen protège simultanément deux exigences : la reconnaissance de la diversité culturelle et l’égalité des citoyens. La diversité n’est donc pas l’ennemie de l’unité nationale ; elle doit être organisée dans le cadre de l’égalité.

Être Guinéen : une citoyenneté qui dépasse l’ethnie
La nation guinéenne ne peut être réduite à une seule communauté, ni même à l’addition de communautés vivant côte à côte. La nation suppose un destin politique commun, des institutions communes, des droits communs et des devoirs communs.

Un Guinéen ne devient pas moins Guinéen parce qu’il est Peulh, Malinké, Soussou, Kissi, Guerzé, Toma, Landouma, Baga ou issu d’une autre communauté.

De la même manière, un citoyen ne devrait pas être évalué en fonction de son nom, de son accent, de sa région d’origine ou de la langue qu’il parle à la maison.

La véritable question devrait être : respecte-t-il les lois ? Contribue-t-il à la société ? Respecte-t-il les autres ? Défend-il l’intérêt général ? Voilà les critères d’une citoyenneté moderne.

La Guinée doit aussi savoir intégrer ceux qui viennent d’ailleurs.

L’unité nationale ne signifie pas fermeture nationale. Une Guinée forte peut être fière de son histoire tout en étant capable d’accueillir des personnes d’autres nationalités qui souhaitent vivre, travailler, étudier, entreprendre ou construire leur avenir dans le respect des lois guinéennes.
L’intégration ne signifie pas l’effacement des cultures d’origine. Elle signifie l’adhésion aux règles fondamentales de la société d’accueil, le respect des institutions, des lois, des valeurs communes et des droits d’autrui.
La Guinée doit donc éviter deux excès : l’ethnocentrisme interne, qui oppose les communautés guinéennes entre elles, et le rejet systématique de l’étranger, qui transforme l’identité nationale en instrument d’exclusion. Une nation sûre d’elle-même peut intégrer sans se dissoudre.

De la coexistence à la fraternité nationale
La coexistence ne suffit plus. Nous devons passer à une véritable fraternité nationale.
Cela implique notamment de combattre les discours qui présentent une communauté comme naturellement supérieure à une autre ; de refuser les recrutements, nominations ou avantages fondés sur l’appartenance ethnique ; de sanctionner les discours et actes discriminatoires lorsqu’ils tombent sous le coup de la loi ; d’enseigner l’histoire et la diversité culturelle de la Guinée ; et de promouvoir, dans les institutions, une culture du mérite, de l’égalité et du service public.
La lutte contre l’ethnocentrisme ne doit pas devenir une lutte contre les ethnies. Elle doit être une lutte contre la discrimination, le mépris et l’instrumentalisation des identités.

Une identité nationale à construire ensemble
La Guinée possède une richesse humaine exceptionnelle. Ses langues, ses traditions, ses régions et ses histoires locales constituent un patrimoine commun.

Notre ambition devrait être simple : que l’enfant de Conakry puisse se sentir chez lui à Labé, que celui de Kankan puisse se sentir chez lui à Nzérékoré, que celui de Kindia puisse se sentir chez lui à Boké, et que celui de Macenta puisse se sentir chez lui à Conakry.
La République doit être l’espace dans lequel ces différences deviennent une richesse plutôt qu’une cause de suspicion.

Nous devons également transmettre une idée essentielle aux générations futures :

On peut être profondément attaché à son ethnie sans devenir prisonnier de l’ethnicisme. On peut aimer sa langue sans mépriser celle du voisin. On peut défendre sa communauté sans détester une autre. On peut être Peulh, Malinké, Soussou, Kissi, Guerzé, Toma, Landouma, Baga, Dialonké ou appartenir à une communauté minoritaire, et être simultanément, pleinement et sans réserve, Guinéen.

Conclusion — La République avant les réflexes communautaires
La Guinée ne construira pas son avenir en demandant à ses citoyens d’oublier leurs origines. Elle le construira en leur demandant de placer la citoyenneté, la dignité humaine et l’intérêt général au-dessus des réflexes communautaires.

Notre devise nationale — Travail, Justice, Solidarité — contient déjà une réponse. Le travail nous rassemble dans l’effort ; la justice nous impose l’égalité ; la solidarité nous oblige à ne laisser aucune communauté, aucune région et aucun citoyen au bord du chemin.

La Guinée de demain doit être une Guinée où l’ethnie est une richesse culturelle, mais jamais un permis de dominer ; où l’identité est une fierté, mais jamais une arme ; où l’étranger qui respecte les lois peut s’intégrer ; et où chaque citoyen peut dire, avec la même dignité : « Je suis SOUSSOU, Malinké, Peulh, Kissi, Guerzé, Toma, Landouma, Baga, Dialonké… mais avant tout, je suis citoyen de la République de Guinée. »

C’est à ce prix que la nation guinéenne pourra devenir plus forte que ses divisions et plus grande que ses appartenances particulières.
Repères juridiques et documentaires
• Constitution de la République de Guinée du 22 mars 2020 : article 1er, principe d’égalité devant la loi sans distinction d’origine, d’ethnie, de race, de sexe ou de religion ; promotion des cultures et langues du peuple de Guinée.

• Constitution de 2020 : article 9, égalité devant la loi et interdiction des discriminations notamment fondées sur l’ethnie et la langue.

• Constitution de 2010 : articles 1er et 8, principes d’unité, d’égalité et de non-discrimination.

Par Mohamed Soumah- (Kolomodou)

– Juriste.