EN GUINÉE :LE FLNG ET L’AGRESSION DU 22 NOVEMBRE 1970 QUANDL’OPPOSITION EN EXIL S’ALLIA À UNE OPÉRATION MILITAIRE CONTRE LA RÉPUBLIQUE DE GUINÉE

Par Khalil Djafounouka Kaba

Le 22 novembre 1970 demeure l’une des dates les plus marquantes de l’histoire politique de la République de Guinée. Dans la nuit du 21 au 22 novembre, des forces portugaises, accompagnées d’opposants guinéens en exil, débarquèrent à Conakry dans le cadre de l’opération militaire baptisée Mar Verde, ou « Mer Verte ». Cette opération visait notamment les installations militaires, les institutions de l’État, les positions du PAIGC et le pouvoir du président Ahmed Sékou Touré.

Pour comprendre cet événement, il faut examiner le rôle du Front de libération nationale de la Guinée (FLNG), l’organisation politique d’opposition dont certains responsables et militants participèrent à la préparation et à l’exécution de l’expédition.

L’histoire exige toutefois de distinguer les faits établis, les responsabilités individuelles documentées et les accusations politiques qui ont parfois été étendues à l’ensemble de l’opposition guinéenne en exil.

  1. Le FLNG ( Front de Libération Nationale de la Guinée) : naissance et ambitions d’une opposition en exil

Créé en avril 1966 à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le FLNG fédérait plusieurs réseaux d’opposants au régime du Parti démocratique de Guinée (PDG-RDA) et à son secrétaire général, Ahmed Sékou Touré. Le mouvement s’étendit progressivement à plusieurs pays africains, notamment le Sénégal, ainsi qu’à la France. Il rassemblait des exilés aux profils variés : anciens fonctionnaires, intellectuels, commerçants, étudiants et militaires retraités.

Cette opposition s’expliquait par le rejet de l’orientation idéologique du régime du PDG-RDA
Mais une question fondamentale se posa progressivement : fallait-il combattre le régime par l’action politique ou recourir à la force armée avec l’appui de puissances étrangères ?
C’est dans ce contexte que la lutte d’une partie de l’opposition franchit un seuil décisif.

  1. Les principaux membres du FLNG et les personnalités associées à l’opération

Qui étaient les hommes impliqués dans cette entreprise ? Plusieurs noms apparaissent dans les travaux historiques, les témoignages et les récits consacrés au débarquement. Il faut cependant distinguer les dirigeants du mouvement, les responsables de la préparation militaire et les participants directs à l’attaque.

Personnalités citées dans les sources historiques

  • Siradiou Diallo : journaliste et figure de l’opposition en exil, devenu par la suite une personnalité importante de la presse africaine. Il est cité parmi les responsables du FLNG et dans certains récits de l’opération du 22 novembre.
  • David Soumah : dirigeant de l’opposition guinéenne en exil, associé aux démarches entreprises auprès des autorités portugaises. Il figure parmi les personnalités centrales des contacts précédant l’opération.
  • Commandant Thierno Ibrahima Diallo : ancien militaire de carrière, dont l’expérience fut sollicitée pour la préparation d’une action armée contre le régime. Sa fille, Bilguissa Diallo, a consacré un ouvrage à cette période et à la participation de son père.
  • Ibrahima Kaké : professeur d’histoire et membre du conseil dirigeant du FLNG, cité dans une étude universitaire sur les réseaux d’exilés guinéens. Sa présence dans la direction politique du mouvement ne suffit pas, à elle seule, à établir une participation opérationnelle à l’attaque.
  • Charles Diané , Ben Yacine Diallo, Naby Youla etc…

D’autres noms sont mentionnés dans des récits portant spécifiquement sur les équipes engagées à Conakry :

-Ibrahima Barry III, présenté comme responsable du groupe guinéen auquel fut confié le secteur du Camp Boiro après sa prise.

-Camara Mamadou, dit Thiam, cité à propos de l’opération visant la centrale électrique de Tombo.

-Commandant Hassane Hassad, cité parmi les membres du groupe engagé contre le camp Almamy Samory Touré.

-Tidjane Diallo, ingénieur électronicien présenté comme responsable d’une équipe chargée de la station de radiodiffusion.

-Amadou Diallo, ancien contrôleur de la circulation aérienne, cité dans le récit d’une équipe envoyée vers l’aéroport de Gbessia.

Ces dernières attributions proviennent notamment du récit de Sidiki Kobélé Keïta. Elles doivent être considérées comme des affirmations attribuées à cette source et confrontées, autant que possible, aux archives militaires portugaises, aux témoignages indépendants et aux dossiers judiciaires.

Une précision essentielle : cette liste n’est pas un registre exhaustif des membres du FLNG.

  1. Le rôle du FLNG dans l’agression du 22 novembre 1970

Le rôle du FLNG ne se limita pas à une opposition politique à distance. Une partie de ses responsables rechercha activement un soutien extérieur pour renverser le régime du PDG-RDA.

Les travaux universitaires consacrés aux réseaux d’exilés et les récits historiques de l’opération décrivent des contacts avec les autorités portugaises, notamment avec le général António de Spínola, gouverneur militaire de la Guinée portugaise, et le capitaine Alpoim Calvão, acteur majeur de la préparation militaire.
Cette alliance reposait sur une convergence d’intérêts, mais pas sur des objectifs identiques.

Pour le Portugal, engagé dans une guerre contre le PAIGC en Guinée-Bissau, l’enjeu consistait à frapper les bases arrière du mouvement indépendantiste établies en République de Guinée, à libérer des militaires portugais détenus et, si possible, à éliminer Amílcar Cabral.

Pour les dirigeants du FLNG engagés dans le projet, l’expédition devait créer les conditions d’un renversement du pouvoir d’Ahmed Sékou Touré. Ils espéraient qu’une offensive militaire déclencherait un soulèvement intérieur et leur permettrait de mettre en place un nouveau gouvernement.

Voilà le point central : une partie de l’opposition guinéenne en exil choisit de lier son projet de changement de régime aux intérêts militaires d’une puissance coloniale en guerre contre un mouvement africain de libération.

  1. Que s’est-il passé à Conakry ?

Dans la nuit du 21 au 22 novembre 1970, les assaillants débarquèrent sur plusieurs points de la capitale et attaquèrent des objectifs préalablement désignés.

Les principales cibles comprenaient notamment :

Les installations militaires et les camps de la capitale ;

La centrale électrique de Tombo ;

Les installations du PAIGC et les lieux où ses responsables étaient susceptibles de se trouver ;

Les infrastructures aéronautiques ;

Les résidences présidentielles et les moyens de communication de l’État.

Les assaillants réussirent à prendre temporairement le contrôle de certains secteurs, à libérer des prisonniers portugais et à endommager des installations. Mais ils ne parvinrent pas à capturer Ahmed Sékou Touré ni à provoquer le soulèvement populaire attendu. L’opération se solda par un échec politique pour les opposants qui espéraient prendre le pouvoir.

L’armée guinéenne, la milice populaire, des militants du PDG-RDA et des éléments du PAIGC contribuèrent à la résistance. Le retrait des forces portugaises priva les groupes guinéens engagés dans l’opération du soutien militaire sur lequel reposait leur stratégie.

L’agression entraîna des morts parmi les militaires, les miliciens et les civils, ainsi que d’importants dégâts matériels. Les bilans chiffrés varient selon les récits et les méthodes de comptabilisation : il convient donc de ne pas avancer un chiffre définitif sans préciser sa source.

  1. Une contradiction historique majeure : combattre un régime avec l’aide d’une puissance coloniale

C’est ici que l’analyse historique prend toute son importance.
Les dirigeants du FLNG pouvaient considérer le pouvoir de Sékou Touré comme autoritaire et vouloir son remplacement. Mais l’alliance avec le Portugal posait une contradiction fondamentale. La puissance sollicitée menait alors une guerre coloniale contre les peuples de Guinée-Bissau, d’Angola et du Mozambique.

Le Portugal cherchait à affaiblir le PAIGC parce que la République de Guinée lui servait de base arrière. En attaquant Conakry, il poursuivait donc une stratégie militaire et coloniale qui dépassait largement les querelles politiques internes guinéennes.

L’étude universitaire publiée dans le Journal of Global History souligne précisément cette contradiction : les réseaux d’exilés revendiquaient la libération politique, tout en concluant des alliances de circonstance avec des gouvernements opposés aux mouvements de libération africains.

Cette contradiction ne signifie pas que toutes les revendications de l’opposition étaient illégitimes. Elle signifie que la question des moyens employés et celle des alliances choisies sont aussi importantes que les objectifs politiques proclamés.

  1. L’échec de l’opération et ses conséquences

L’échec du débarquement fut un revers pour les dirigeants du FLNG qui comptaient sur l’effondrement rapide du régime et l’adhésion d’une partie de la population.

Le gouvernement guinéen exploita politiquement l’agression pour renforcer son discours sur la souveraineté nationale, les menaces extérieures et la défense de la Révolution. Dans les années qui suivirent, contribuèrent à un climat de répresailles qui frappa de nombreux citoyens accusés de cinquième colonne.

Sources:

Journal of Global History : [étude universitaire sur les exilés Guinéens]

  • [André Lewin, Ahmed Sékou Touré (1922-1984), chapitre consacré au 22 novembre 1970)
  • [Sidiki Kobélé Keïta, récit sur l’organisation de l’agression et la riposte , publié dans le journal Gbassikolo.

PAR KHALIL DJAFOUNOUKA KABA