EN GUINÉE: L’ÉLECTION DES MEMBRES DE LA PREMIÈRE CHAMBRE PARLEMENTAIRE AVANCE. NOTRE FRÈRE GRAND INTELLECTUEL, TABOUNA SYLLA, NOUS EXPLIQUE LE SENAT, C’EST QUOI ET COMMENT ÉLIRE LES MEMBRES ?

Le Sénat, c’est quoi et comment ?

La Guinée s’apprête à mettre en place les toutes dernières institutions faîtières de la 5ème République. Le 20 décembre prochain, c’est l’élection des membres d’une nouvelle institution constitutionnelle : le Sénat.

Qui va élire les sénateurs ? Est-ce que tous les Guinéens pourront voter ? Où se déroulera le scrutin ? Comment les sièges seront-ils répartis entre les préfectures, les régions et Conakry ? Et quelle sera la part du Président de la République dans le choix des futurs sénateurs ?

Je vous propose ici, en termes simples, le mode d’emploi des premières élections sénatoriales de l’histoire institutionnelle de la Guinée souveraine.

Nous commencerons d’abord par lever toute confusion possible : les élections sénatoriales ne fonctionneront pas comme les élections présidentielles, législatives ou communales. Le mécanisme est différent. Ce ne seront pas tous les citoyens qui se rendront aux urnes pour élire les sénateurs. Une partie de ceux-ci sera élue par des représentants élus des collectivités territoriales, tandis que l’autre partie sera choisie par le Président de la République.

Et maintenant, nous pouvons entrer dans les détails.

  1. D’abord, le Sénat, c’est quoi exactement ?

Le Sénat est la deuxième chambre du Parlement guinéen, aux côtés de l’Assemblée nationale. Mais il faut préciser dès maintenant qu’il ne s’agit pas simplement d’une deuxième Assemblée nationale. La Constitution lui confie une vocation particulière : celle de représenter les collectivités décentralisées et les différentes composantes socioprofessionnelles de la Nation.

En termes simples, le Sénat est appelé à faire entendre, au niveau national, la voix des territoires, des collectivités locales et des différentes forces vives de la société. Il participe ainsi à la représentation nationale et à l’exercice du pouvoir législatif, dans les domaines de compétence que lui reconnaît la Constitution. Cf. article 108 de la Constitution du 26 septembre 2025.

  1. Combien de sénateurs la Guinée comptera-t-elle ?

Le Sénat guinéen comptera 81 membres.

Et comment ces 81 sièges seront-ils pourvus ?

La loi prévoit deux modes de désignation :

  • 54 sénateurs, soit les deux tiers (2/3), seront élus au suffrage indirect.
  • 27 sénateurs, soit le tiers (1/3) restant, seront choisis par le Président de la République.

Il faut donc bien comprendre cette répartition : les 54 premiers devront leur siège à une élection organisée par l’intermédiaire des représentants des collectivités territoriales (conseillers régionaux et communaux).
Les 27 autres seront choisis par le Chef de l’État. Cependant, une précision mérite d’être soulignée à ce niveau : parmi les 27 sénateurs choisis par le Président de la République, quatre devront impérativement être issus des Guinéens établis à l’étranger.

Le Sénat associera donc deux formes de représentation : celle des territoires, par le suffrage indirect, et celle des différentes composantes socioprofessionnelles et des compétences nationales, par le choix présidentiel. Cf. articles 108 et 110 de la Constitution ; article 187 du Code électoral ; article 8 de la loi organique L/2025/038/CNT du 27 novembre 2025 portant règlement intérieur du Sénat.

  1. Qui aura le droit de voter aux élections sénatoriales ?

C’est ici que se trouve la principale différence avec les élections présidentielles et législatives.

Aux élections présidentielles, chaque citoyen régulièrement inscrit sur les listes électorales peut voter. Aux élections sénatoriales, ce ne sera pas le cas. Les sénateurs ne seront pas directement élus par l’ensemble des citoyens. Ce sont les conseillers communaux et les conseillers régionaux qui constitueront le collège électoral chargé de choisir les 54 sénateurs élus.

En clair, ce sont les élus locaux qui vont voter pour désigner les représentants de leurs territoires au Sénat.

Prenons un exemple. Dans une préfecture, les citoyens ont préalablement élu leurs conseillers communaux. Ces élus, qui ont aussi élu les conseillers régionaux de la région concernée, s’ajoutent à ces derniers pour procéder ensemble au choix du sénateur de leur préfecture.

C’est ce que l’on appelle le suffrage indirect : les citoyens élisent leurs représentants locaux, et ces représentants prennent ensuite part à l’élection des sénateurs. Autrement dit, le citoyen ne choisit pas directement son sénateur, mais les élus qu’il a choisis participent à sa désignation.

Il faut donc retenir que l’élection des sénateurs constitue une deuxième étape de la représentation démocratique, après l’élection des représentants locaux. Cf. articles 110 de la Constitution et 182 et 187 du Code électoral.

  1. De combien de sénateurs chaque territoire disposera-t-il ?

Le Code électoral a prévu une répartition particulière des sièges pour tenir compte de l’organisation territoriale du pays. Les deux tiers des sénateurs élus seront répartis entre les préfectures, les chefs-lieux des régions administratives et la zone spéciale de Conakry.

Voyons cela de plus près !

A. Dans les préfectures :

Chaque préfecture disposera d’un sénateur. Celui-ci sera élu par les conseillers communaux relevant de cette préfecture, auxquels s’ajouteront les conseillers régionaux de la région concernée. Cela signifie que les représentants des communes et de la région participeront ensemble au choix du sénateur de la préfecture.

B. Dans les chefs-lieux des régions administratives :

Chaque chef-lieu de région disposera également d’un sénateur. Celui-ci sera élu par les conseillers communaux et les conseillers régionaux de la région concernée.

C. Dans la zone spéciale de Conakry :

Au regard de son statut particulier, la capitale bénéficiera d’un sénateur représentant la zone spéciale de Conakry. L’élection de celle-ci sera assurée par les conseillers communaux et les conseillers régionaux concernés.

D. Dans les treize communes de Conakry :

À ce représentant général de toute la capitale s’ajouteront treize autres sénateurs, à raison d’un sénateur issu de chacune des treize communes de la capitale. Chaque commune aura donc son propre représentant au Sénat, élu par les conseillers communaux et régionaux concernés.

Conakry bénéficie ainsi d’un dispositif particulier qui tient compte de son organisation territoriale.

Au final, il faut donc retenir que le Sénat ne sera pas composé uniquement que de représentants des régions. La représentation prend également en compte toutes les préfectures du pays, ainsi que les communes de la capitale. Cf. article 187 du Code électoral.

  1. Où et comment le vote va-t-il se dérouler ?

Voilà une autre particularité des élections sénatoriales. Contrairement aux élections présidentielles ou législatives, le scrutin ne se déroulera pas dans tous les quartiers, districts et villages du pays. Le vote sera organisé uniquement dans les chefs-lieux des régions administratives par l’organisme national en charge des élections.

Et concrètement, c’est un centre de vote régional qui sera installé dans chaque région. Ce centre comprendra plusieurs bureaux de vote : un bureau pour chaque préfecture et, à Conakry, un bureau pour chacune des treize communes.

Chaque bureau sera composé de cinq membres :

  • Un président, qui sera un magistrat de l’ordre judiciaire désigné par le tribunal de première instance ;
  • Un vice-président, choisi par le démembrement de l’OTIGE ;
  • Un secrétaire, choisi par le gouverneur de région ;
  • Deux assesseurs, choisis parmi les membres du collège électoral.

Et le jour du scrutin, comment cela va-t-il se passer ?
La procédure est relativement simple :

  • Première étape : les membres du bureau de vote prennent place et les opérations sont ouvertes. Les deux assesseurs votent en premier.
  • Deuxième étape : chaque électeur habilité se présente dans le bureau correspondant à sa préfecture ou à sa commune.
  • Troisième étape : le président du bureau lui remet un bulletin de vote unique.
  • Quatrième étape : l’électeur se rend dans l’isoloir pour exprimer son choix.
  • Cinquième étape : il plie son bulletin et le dépose dans l’urne transparente placée à la vue de tous.
  • Sixième étape : le secrétaire inscrit le vote ainsi effectué sur la liste d’émargement.

Nous devrions bien comprendre donc que le vote est personnel et secret. Il ne s’agit ni d’un vote à main levée ni d’une désignation par acclamation. Même si le collège électoral est restreint, le secret du vote est garanti. Cf. article 204 du Code électoral.

  1. Comment saura-t-on qui a gagné ?

Le Code électoral a retenu un mode de scrutin facile à comprendre : le scrutin majoritaire à un tour. Cela signifie qu’il n’y aura pas de second tour. Le candidat qui obtient le plus grand nombre de voix remporte l’élection.

Prenons un exemple !

Dans une circonscription où un seul sénateur est à élire, trois candidats se présentent :
Le candidat A obtient 45 voix ;
Le candidat B obtient 30 voix ;
Le candidat C obtient 15 voix.
Le candidat A est élu parce qu’il a obtenu le plus grand nombre de suffrages. Il n’est pas nécessaire d’obtenir plus de la moitié des voix. Il suffit d’arriver en tête.

Et si deux candidats obtiennent exactement le même nombre de voix ?

La loi prévoit une règle particulière : la femme est déclarée élue. Si les deux candidats sont du même sexe, le candidat le plus âgé l’emporte.

Après le dépouillement, les procès-verbaux sont transmis à l’organisme national en charge des élections par ses démembrements compétents.

Le dernier procès-verbal doit être transmis dans un délai maximal de 72 heures après le scrutin.

Les résultats provisoires sont ensuite proclamés par le Directeur exécutif national des élections, après délibération du Conseil national électoral, dans les trois jours suivant la réception du dernier procès-verbal. Cf. articles 183, 205 et 206 du Code électoral.

  1. Que se passe-t-il en cas de contestation des résultats ?

Une élection ne s’arrête pas à la proclamation des résultats provisoires. La loi prévoit également des voies de recours pour les candidats qui estiment que le scrutin n’a pas été régulièrement organisé. Et dans ce cas précis, les candidats disposent de trois jours à compter de la proclamation des résultats provisoires pour saisir la Cour constitutionnelle d’une contestation.

La Cour examine les réclamations et statue définitivement sur la régularité de l’élection. Elle peut maintenir les résultats provisoires si les irrégularités constatées ne justifient pas leur annulation. Elle peut également prononcer l’annulation totale ou partielle du scrutin si la gravité des irrégularités le justifie.

En cas d’annulation, un nouveau scrutin doit être organisé dans les trente jours suivant la décision.

C’est donc la Cour constitutionnelle qui tranche définitivement le contentieux des élections sénatoriales et proclame les résultats définitifs. Cf. articles 111 de la Constitution et 208, 209 et 210 du Code électoral.

  1. Qui peut devenir sénateur ? Quelles sont les conditions à remplir ?

Tout le monde ne peut pas prétendre à un siège au Sénat. La Constitution et le Code électoral fixent des conditions précises.

Pour être candidat, il faut :

  • Être de nationalité guinéenne ;
  • Jouir de ses droits civils et politiques ;
  • Être âgé d’au moins 40 ans et de 80 ans au plus ;
  • Résider dans la région pour laquelle on sollicite l’investiture ;
  • Être issu d’une des entités socioprofessionnelles les plus représentatives ou figurer parmi les personnes ressources disposant de compétences reconnues.

Mais les conditions ne s’arrêtent pas là. La loi exige également des candidats qu’ils présentent des garanties de probité et d’intégrité, qu’ils possèdent une expérience professionnelle et une haute qualification dans un domaine juridique, politique, économique, social, culturel, religieux ou scientifique.

En d’autres termes, le Sénat est appelé à accueillir des personnalités dont le parcours, l’expérience et les compétences peuvent contribuer à la réflexion nationale et au travail législatif.

La loi prévoit par ailleurs des cas d’inéligibilité. Certaines condamnations pénales, certaines situations personnelles ou l’exercice de certaines fonctions publiques peuvent empêcher une personne de se présenter, sauf lorsque les conditions légales de régularisation sont remplies.

Il faut également savoir que le mandat de sénateur est incompatible avec plusieurs autres fonctions, notamment celles de député, de conseiller communal ou régional, ainsi qu’avec certaines activités politiques et professionnelles. Cf. articles 110 de la Constitution et 184, 185, 192 et 193 du Code électoral.

  1. Comment se déroule la candidature ? Et qui valide les candidats ?

La candidature à une élection sénatoriale ne se fait pas par une simple déclaration publique. Le candidat doit constituer un dossier comprenant notamment :

  • Un extrait d’acte de naissance ou un document d’identification biométrique ;
  • Un certificat de nationalité ;
  • Un extrait de casier judiciaire ;
  • Un certificat de résidence ;
  • Un reçu de cautionnement ;
  • Une profession de foi ;
  • Un projet présentant les grandes orientations qu’il entend défendre pendant la campagne.

Le dossier est déposé auprès de l’organisme national en charge des élections, à travers ses démembrements, contre récépissé.

Mais attention : le simple fait de recevoir un dossier ne signifie pas que la candidature est automatiquement validée. La Direction exécutive nationale des élections et la Cour constitutionnelle interviennent dans le contrôle de la régularité des candidatures, conformément aux procédures prévues par le Code électoral.

La liste des candidats retenus est publiée avant le scrutin. Les contestations éventuelles relatives à cette liste sont soumises à la Cour constitutionnelle. Cf. articles 197, 198, 199, 200 et 201 du Code électoral.

  1. Quelle est la durée du mandat d’un sénateur ?

Un sénateur est désigné pour un mandat de six ans, renouvelable. Cela signifie qu’il peut exercer ses fonctions pendant six années et être reconduit dans les conditions prévues par les textes.

Cette durée est différente de celle du mandat des députés, fixé à cinq ans. Elle permet au Sénat de disposer d’une certaine continuité dans son travail institutionnel et législatif. Cf. articles 110 de la Constitution, 188 du Code électoral et 8 du règlement intérieur du Sénat.

CE QU’IL FAUT RETENIR

Pour comprendre les élections sénatoriales, il suffit de retenir cinq informations essentielles :

  • Premièrement : le Sénat guinéen comptera 81 membres.
  • Deuxièmement : 54 sénateurs seront élus au suffrage indirect et 27 seront choisis par le Président de la République. Parmi ces derniers, quatre seront issus des Guinéens établis à l’étranger.
  • Troisièmement : les citoyens ne voteront pas directement pour les sénateurs. Ce sont les conseillers communaux et régionaux qui participeront à l’élection des 54 sénateurs.
  • Quatrièmement : le scrutin se déroulera dans les chefs-lieux des régions administratives, avec des bureaux organisés par préfecture et à Conakry, par commune.
  • Cinquièmement : les sénateurs exerceront un mandat de six ans renouvelable.

Les élections sénatoriales introduisent un mécanisme institutionnel nouveau dans le fonctionnement de la République de Guinée. Elles reposent sur une double logique de représentation : celle des territoires, à travers les élus communaux et régionaux, et celle des différentes composantes socioprofessionnelles de la Nation, à travers le choix présidentiel. Il faut donc conclure que la participation du citoyen à la vie démocratique ne s’arrête pas au moment où il dépose son bulletin dans l’urne pour élire le Président de la République ou ses députés à l’Assemblée nationale. Son choix des représentants locaux dans les mairies aura également des conséquences sur la composition du Sénat.

Dorénavant, au moment des choix, faisons attention à cette logique du suffrage indirect : les citoyens élisent des représentants qui, à leur tour, participent à la désignation d’autres représentants appelés à siéger dans des institutions nationales éminemment importantes comme le Sénat.

La démocratie ne se limite pas à l’élection directe. Connaître les autres mécanismes, c’est comprendre le fonctionnement de la République. Et comprendre la République, c’est mieux exercer sa citoyenneté.

Merci beaucoup pour la patience. Çà a été long, mais on en sort toujours moins bête. À la prochaine !

PAR TABOUNA SYLLA